3.- Technologie sans conscience : avis de dérive

L’outil informatique est devenu quasiment incontournable dans le monde d’aujourd’hui
Il est légitime de le trouver dans les cabinets médicaux et les différents lieux de soins. Le développement de la médecine dite 2.0, regroupant l’usage de l’informatique au sens large, n’est pas sans amener une réflexion autour de l’interface informatique dans la relation duelle et intime que représente la relation thérapeutique.

Pour jeter les bases de notre propos, tout d’abord quelques généralités synthétiques:

Toutes les relations comportent au moins deux personnes, émetteur et récepteur réciproquement et simultanément.
Toute relation comporte une communication, un « langage » et un vecteur de la communication : (parole, écrits, bruits, mimiques, gestuelle….)
Certains objets peuvent s’interfacer entre l’émetteur et le récepteur et influer dans la qualité de l’échange relationnel, mais aussi dans la « fonctionnalité » de la relation. Cette influence peut s’avérer facilitante mais aussi être génératrice de biais et altérations de l’information transmise.

La relation thérapeutique est par essence une relation particulière. C’est, jusqu’à aujourd’hui, une relation choisie, mais « hiérarchisée », sous tendue par la recherche d’un bénéfice primaire. Ce bénéfice primaire est représenté par l’obtention d’un soin chez le patient et par celui d’un bénéfice financier chez le médecin. Bien entendu, cette relation est également sous-tendue par de nombreux autres bénéfices secondaires (estime, affects, valorisation, ….), mais ce n’est pas l’objet de cet article.
Nous parlons de relation « hiérarchisée » au sujet du savoir Médical. Celui-ci appartient au Médecin de par sa formation et son expérience. Il représente la substance de la relation transmise à des fins thérapeutiques au patient.

L’outil informatique dans la relation médicale

L’usage, l’intérêt et les problèmes générés par cet outil varient donc, qu’il se trouve en possession du Médecin, du patient, ou que celui-ci représente une interface directe (télémédecine) entre les deux. Sans nous attacher aux bénéfices et écueils spécifiquement liés à l’objet (l’ordinateur ou tablette ou smartphone) ni faire le tour des contenus informatiques disponibles dans la e.médecine, notre réflexion est plus d’ordre « philosophique » et humaine, afin d’éveiller les consciences par rapport à l’interface du numérique dans la relation soignant-soigné.

Ce qui semble initialement être un progrès peut malheureusement créer des difficultés « modernes » et inexistantes sans cette interface. L’adage actuellement consacré d’un outil informatique améliorant la qualité des soins, est largement sujet à caution sans la nécessaire réflexion des caractéristiques de la relation thérapeutique.

L’outil informatique doit rester ce qu’il est : un outil au service et asservi au médecin.
Que cela soit comme espace de stockage des connaissances, pour le dossier médical des patients;
Que cela soit comme espace de stockage de l’ensemble des connaissances médicales accessibles;
Que cela soit comme aides au diagnostic ;
L’asservissement au professionnel doit demeurer AU SEIN de la relation.

La déshumanisation de la relation interpersonnelle via l’informatique représentera constamment un appauvrissement qualitatif par réduction, filtrage inhérent à cette interface, qu’elles qu’en soient leurs performances.

  • La réduction de l’humain de même que son morcellement conduiront inévitablement à des erreurs préjudiciables. Prétendre embrasser le tout à partir d’une partie représente une erreur intellectuelle majeure dont les conséquences factuelles peuvent être lourdes. La télé médecine doit se percevoir comme un palliatif et non une solution économique. Toutes pertes d’informations sont préjudiciables, et comme tout outil il n’a de sens que par l’usage qu’il en est fait. L’ordinateur le plus puissant, la base de données la plus riche ne servent à rien sans le bon utilisateur.
  • L’intelligence « artificielle » ne peut pas remplacer, malgré les fantasmes de toute puissance surhumaine numérique, l’intelligence sensible et intuitive de l’humain. Mais cette puissance numérique représente un formidable outil asservit, pour peu que celui-ci ne soit pas asservissant.
  • Un bon stéthoscope ne sera qu’un objet esthétique dans les mains du profane; sans savoir le savoir-faire n’est rien. Seul le bon usage et la bonne compréhension des objectifs du prisme interfacé permettent d’éviter les écueils et de renforcer l’intérêt de cet outil.

Une complexité avec l’informatique concerne sa démocratisation et la diversité de son usage.

Système de stockage certes, mais aussi d’accès facile et puissant à la masse des connaissances spécialisées sans véritables contrôles, mêlées à des informations vulgarisées, voir pseudo scientifiques voire même erronées.
L’appropriation de ces connaissances sans savoir expose le profane à des confusions voire à des erreurs importantes.
La croyance d’une confiscation du savoir médical avec comme réponse la création de sites supposés scientifiques d’informations vulgarisées créée des espaces de conflits et d’incompréhension.

Il ne s’agit pas de remettre en question la capacité des patients à comprendre les explications médicales les concernant mais bien de ne pas disjoindre l’outil de son utilisateur. La bible en chinois demeure la bible, et même si on connait l’histoire, cela ne signifie pas que l’on connait chaque ligne de la bible et encore moins qu’on sait parler le chinois.

Pour illustrer notre propos, je vous livre cette anecdote, rapportée par un confrère, médecin et journaliste, survenue récemment aux USA. Il s’agit de la lire à la lumière des dérives potentielles qui pourraient survenir : http://www.docteurjd.com/2013/06/11/une-prise-de-sang-sans-prise-de-tete-merci-dr-wolff/ .
Dans cette histoire, il peut être retenu :

  • une prescription sans consultation, dans une ignorance mutuelle;
  • un acte réduit à sa plus simple expression de « prestation de service »;
  • un résultat transmis sans aucun conseil ni expertise

plaçant ainsi le patient dans un rôle de « sachant » souvent ignorant d’où le risque d’initiatives malheureuse ou d’une détresse supplémentaire …

La notion de patient expert n’a de sens que par rapport à une pathologie donnée et dans une alliance avec le corps soignant, dans une relation privilégiée et spécifique. Or souvent, l’information médicale est transmise sans souplesse et sans conscience du récepteur de cette information.

Une information délivrée sans discrimination ni accompagnement fait courir le risque d’une incompréhension et donc que l’impact de cette information soit contreproductif voire même négative et délétère. Encore une fois, le patient manquant de « culture » médicale, acquise tout au long des études peut acquérir par investissement personnel, un savoir limité et parfois très pointu, dans un secteur, un champ, voir une pathologie particuliers. La synthèse et le replacement de la réflexion médicale dans son ensemble et sa diversité incombe au médecin.
Ainsi, le patient expert s’inscrit comme un allié ponctuel du Médecin qui le prend en charge, en non en compétition d’expertise et de savoir, au risque d’un dysfonctionnement de la relation Soignant-soigné.

Encore une fois, la parcellisation de l’usage médical, appauvrit et pénalise la qualité du soin. 

La pseudo généralisation et la pseudo connaissance médicale « pour tous », ne fera que créer des désordres. Il nous semble bien plus pertinent que l’accès à l’information médicale découle d’un processus accompagné individuellement, à l’initiative médicale, sur des sites constitués et alimentés par un comité mixte de professionnels et de patients « experts ». La simple phrase  » pour plus de renseignements, parlez-en à votre médecin  » ne nous semble pas suffisante.
L’aide à la création et l’engagement, en particulier financier des pouvoirs publics, dans la création et l’hébergement de ces sites pourrait représenter un atout important, plutôt que le financement d’associations de patients.

Le fléchage par le médecin ne doit pas être perçu dans la défiance comme une rétention de l’information secrète et élitiste aux accents de préservation d’une puissance corporatiste, mais comme un guidage professionnel dans la confiance, afin de défricher et de déchiffrer le savoir médical dans la masse des données.

Un dernier point : La télémédecine.

Nous ne voulons pas remettre en question l’évolution technologique et les progrès fantastiques en la matière.
Mais, une fois de plus, l’usage qui pourrait en être fait.
L’illusion administrative d’une médecine sans Médecin, dématérialisée, à distance et médiatisée par un outil communiquant est potentiellement menaçante pour la qualité du soin.

Il ne faut jamais oublier que le vecteur transforme et déforme l’information brute, soit en la parcellisant, soit en la « traduisant ».
Faites l’expérience d’un discours traduit par l’informatique deux fois réciproquement, et vous verrez apparaître différences, non-sens, approximations avec au final un propos dénaturé. Même dans les spécialités médicales qui semblent privilégier quelques sens ou quelques zones localisées du corps humains, l’absence d’appréhension du tout est une source potentielle d’erreurs. Et il est toujours plus intéressant d’être présent physiquement pour réparer ou prévenir ce type d’erreur.

La Télémédecine doit représenter une alternative palliative et uniquement palliative et non une pratique spécifique. « Balancer » un diagnostic hypothétique à une personne dématérialisée via une webcam, c’est renoncer à l’essence même du Médecin : L’accompagnement du patient dans sa souffrance et ses angoisses.

Comment répondre à une menace suicidaire via Webcam ? Cela peut être palliatif en l’absence d’un professionnel, mais d’imaginer généraliser la présence médicale via cet objet créera inévitablement des ratés dangereux.

Ainsi, imaginer pallier la désertification de certaines zones en professionnels de la santé par la télémédecine, nous semble plus être un fantasme technophile qu’une réelle réponse à un problème potentiellement générateur de graves désordres sanitaires à venir.

La science-fiction n’est pas la Science, et si le profane peut imaginer « librement », ce que son absence de connaissance lui permet de faire, le professionnel, acteur et connaisseur, ne peut qu’alerter sur la nécessaire élaboration mentale, intelligente et responsable, qui doit être fait de tel ou tel outil.

La modernité et le progrès technologique ne peut et ne doit pas faire l’impasse sur l’utilisateur.

Le progrès ne peut s’entendre que comme une stratification des savoirs et des expériences plutôt qu’un remplacement, au risque d’une réduction des bénéfices de ce progrès voir d’une régression de la fonction médicale.

Je terminerai sur une question ; libres à vous d’y répondre : Depuis l’émergence et l’extension de ces médias modernes, avez-vous le sentiment de mieux communiquer entre nous ?

2 réflexions au sujet de « 3.- Technologie sans conscience : avis de dérive »

    • Merci de votre commentaire et de votre intérêt qu’il témoigne pour notre réflexion sur l’avenir de notre système de santé en général, les dangers de certaines orientations politiques que nous estimons effectivement déviantes, en particulier.

      Le CISS, Collectif Interassociatif Sur la Santé, présidé de 2007 à décembre 2012 par Christian Saout, magistrat administratif, ex président de l’association AIDES, … est financé à hauteur de 80% par des fonds publics dont la Direction Générale de la Santé et la CNAMTS … On peut donc légitimement s’attendre à un conflit d’intérêt.

      Mais bien plus déplorable sont les propose et la sémantique développé par ce même personnage :
      – vouloir défendre légitimement les patients et leurs droits en les transformant en « usager du système de santé », en « consultant consuméristes », … relève de l’idéologie et dénie toute dimension humaine dans la relation entre un patient et son médecin librement choisi.
      – les attaques de ce personnage envers la professions, et nous rappellerons brièvement la tirade déplorable sur « les playmobiles et les carrés Hermes », ne sont certainement pas de nature à favoriser l’intégration des adhérents du CISS dans un dialogue ouvert, serein et constructif mais plus à provoquer et envenimer un conflit de postures.

      La HAS semble se positionner dans une volonté, toute politique, de développement de la « démocratie sanitaire », dans un contexte politique beaucoup plus vaste d’ailleurs … Si un tel problème existe, une telle question se pose, comment se fait il que plus de 90% des Français affirment faire confiance à leurs médecins, généralistes comme spécialistes ?

      La question de fond semble plus concerner le système de santé, son financement, son efficacité, son « efficience » … mais quid des coûts de structure : agences redondantes et onéreuses, aux cadres de missions mal définis selon la Cour des Comptes ? quid des résultats de la création des ARS ? quid des gains de qualité, sécurité, accessibilité issus de la croissance des strates et effectifs administratifs dans nos établissements publics (1/3 des embauches sur une décennie concernaient des personnels NON soignants …) ?
      Autant de questions passées sous silence.
      Et autant de questions que le « représentant des usagers » ne semblent guère empressé de soulever … il s’agirait donc de défendre les « usagers » contre le supposé « pouvoir médical » et non contre les tenants et administrateurs du système ?

      Il paraît aujourd’hui plus simple, efficace et porteur politiquement de dénigrer voire d’insulter toute une profession, pourtant le coeur de métier, que de poser toutes les queutons sur la table.
      Cette posture électoraliste ne date pas d’hier; nous sommes aujourd’hui devant le résultat de plusieurs décennies de non-dits et aveuglement électoraliste, qui ont amené notre système de santé, son financement notamment, à l’état de déchéance actuel.

      Monsieur Saout n’est ici qu’un comédien dans cette mascarade irresponsable dont nous commençons à apprécier les fruits aujourd’hui dans cette fameuse/fumeuse stratégie nationale de santé.
      Parce que le devenir et la préservation d’une médecine de qualité, accessible, responsable car basée sur l’indépendance professionnelle et la liberté des patients, équitable et respectueuse de chacun dans ses différences, nous parait le seul vrai et légitime combat à mener, nous ne nous abaisserons pas à essayer d’expliquer à ce porte-voix officialisé l’évidence qu’il refuse de voir en tant que (autoproclamé) expert du système de santé.

      C’est pour cela que nous avons choisi de créer ce blog, pour y mener de la façon la plus ouverte possible une réflexion sur la santé, l’exercice médical, des soins plus globalement, et permettre aux médecins, entre autres, de développer de façon constructive et responsable un projet alternatif viable et responsable.

      Nous suivons actuellement avec beaucoup d’intérêt la grogne de la profession.
      Il est en effet intéressant de constater que la signature d’un avenant au forceps par des syndicats qui ne cessent de clamer leur « représentativité » a déclenché une prise de conscience se manifestant par une association ayant acquis en un an à peine une place reconnue dans les discussions des affaires syndicales, par la création récente d’un collectif interprofessionnel de santé sur une base commune dénonçant réseau de soins et asservissement comptable.
      Puisse leur action permettre – enfin ! – une refonte en profondeur de notre système de santé, redonner aux professionnels de santé leur place à la table des discussions car ce sont eux et les patients les vrais et seuls experts du soin.

      Cette évolution dans la vie syndicale semble annoncer un début de changement de paradigme dans la représentation des professions de santé, et nous espérons ici que ce changement de paradigme permette de replacer les professionnels de santé dans le débat et la refondation du système de prise en charge des soins de nos concitoyens sur les principes d’équité et de solidarité.

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