Déontologie 2.0

L’objet de cet article est double :
D’une part, il représente une réflexion consécutive à des propos entendus et émanants d’un président d’un institut de prévoyance, un financeur du soin, concernant la nécessité acceptée ou contrainte par les faits, d’un changement de déontologie médicale en raison de la nouvelle donne économique du soin.
D’autre part, il représente une continuité à deux articles déjà publiés. Le premier sur les outils informatiques et technologiques ainsi que le développement de la Médecine 2.0 avec son corollaire, la médiatisation matérielle de la relation Médecin-Patient (ici). Le deuxième sur le changement repartit en deux opus (ici) et ().

La déontologie médicale est un carrefour, un nœud  entre l’humain, le corps médical et la société.

Il existe un asynchronisme évolutif évident entre les mutations de l’humanité étalée sur des millions d’années, celui du corps médical sur quelques milliers d’années et les mutations sociales qui se comptent plutôt en quelques dizaines d’années avec une accélération
actuelle.
Ainsi cet asynchronisme peut rendre compte de certaines tensions, en particulier au niveau des points de liaison et donc au niveau de la déontologie médicale.
Doit on voir dans la déontologie un socle immuable ou d’évolution « calquée » sur celui de l’humain, et en cela les nouvelles technologies en tant qu’outils asservis se doivent de ne comporter que comme des prolongements du professionnel ?
Mais se pose bien sûr le risque du débordement, par la créativité des ingénieurs et des capacités technologiques, du cadre déontologique, en particulier le volet partage de l’information médicale.
Doit on essayer d’adapter la déontologie médicale aux mutations sociales, aléatoires pour ne pas dire incontrôlable et non maîtrisable, au risque d’un cadre qui perdrait de sa fonction protectrice et régulatrice ?

L’emballement social actuel et corollaire de la mondialisation et les régressions des spécificités culturelles n’est évidemment pas compatible avec la stabilité nécessaire, homéostatique,  d’un code déontologique médical.

Reste donc, le corps médical et il nous semble pertinent de préserver le corps médical comme garant et gardien de la déontologie.

Le corps médical joue un rôle d’amortisseur intéressant pour permettre les accélérations sociales sans perte de contact avec la réalité humaine et la volonté de progrès et d’amélioration de la santé, Au même titre qu’un amortisseur de voiture permet de prendre des virages selon une certaine vitesse sans risque de dérapage incontrôlé.

Cet amortisseur est également fondamental afin de freiner les emballements éventuels dont les préjudices concerneraient inévitablement l’humanité dans dont entier.
Les moteurs sociaux et sociétaux fonctionnant aujourd’hui à l’essence économique et financière ont besoin de ces amortisseurs intelligents, et adaptables que sont les Médecins, tant pour accélérer en toutes circonstances avec une transmission optimale de la puissance des changements sociaux que pour freiner afin d’empêcher les accidents et autres pertes de contrôle.

Dans cette optique on comprend bien que les structures « financières » du soin ne doivent pas avoir de rôle dans l’évolution de la déontologie médicale.

Ce serait un peu comme si, et pour rester dans la métaphore automobile, les pompistes distributeurs d’essence fixaient la vitesse et la destination du véhicule médicale selon la quantité d’essence disponible. L’intérêt des financiers ne correspond bien évidemment pas aux mêmes intérêts que ceux du corps médical et encore moins celui des patients.
Néanmoins, il nous appartient d’être attentif et vigilant concernant le financement de la santé, car sans essence ou dans le cadre d’une pénurie ….

Nous nous devons de garantir, par déontologie, l’accès aux soins de tous les humains et la qualité des soins, sans distinction de race, de classe, de genre et d’origine.

L’humanité est en expansion, les humains vivent de plus en plus vieux, et les besoins sanitaires suivent cette évolution.
Les besoins de financement de cette humanité potentiellement à risque de maladies aiguës et de plus en plus chroniques vont donc croître de façon parallèle dans l’inflation.
De même, les progrès technologiques toujours plus coûteux en recherche et en développement participent à l’amélioration de la qualité diagnostique et thérapeutique. Le corps médical aura donc besoin de recourir de plus en plus aux acteurs pharmacologiques, d’ingénierie mais aussi aux financeurs du soin au sens large, pour simplement respecter notre engagement déontologique.

Le combat d’une égalité de traitement ne peut pas être confiée aux financiers de soins qui introduira une distinction selon les revenus et/ou cotisations des patients et/ou existence de telles ou telles pathologies. À moins d’accepter une déontologie multi-vitesse, l’acceptation d’une différence de classe permettant une différence de traitement. Les inégalités des conditions sociales, responsables déjà de certaines inégalités dans la prévalence de certaines affections, ne pourraient qu’en être renforcées, ce que ne pourraient qu’être préjudiciable pour l’humanité.

Le choix de traiter ou pas l’humain,  selon son niveau financier, direct (revenus, patrimoine) ou indirect (qualité de sa couverture assurantielle) doit il représenter une évolution de notre déontologie médicale?

Doit on strictement articuler la qualité et la quantité des soins aux coût engendrés par le patient et/ou à sa capacités de financement ?
Nous ne le pensons pas et la déontologie médicale doit justement être un rempart face à ce genre de dérive humainement catastrophique.  Selon nous, la finance doit être totalement exclue du champ de la déontologie médicale.

Peut être plus difficile est la question des nouvelles technologies qui nous proposent une modification plus profonde, à savoir la modification de la relation duelle Médecin-Patient dans son « colloque singulier ». Celui s’en trouve médiatisé et donc potentiellement altéré
La déontologie médicale doit elle tolérer la mise à distance, la réduction partielle de cette proximité  qui fait du médecin un partenaire intime ? La stricte dimension sensorielle peut elle être suffisante déontologiquement ?
Cette éventualité ferait que seul le tangible désaffectivé et dématérialisé serait dorénavant l’essence de la relation clinique et thérapeutique et serait de fait dépersonnifiée.
L’humain ne serait plus l’objet de la protection déontologique mais sa représentation. Ainsi, ces objets technologiques sensés rapprocher le Médecin de ses patients font courir le risque de les éloigner. Peut on l’envisager, le tolérer en raison de l’évolution technologique ?
Si ces outils de télémédecine représentent aujourd’hui des palliatifs, sont utilisés dans des situations exceptionnelles, pouvons nous tolérer que cela puisse devenir l’habituel, la norme? Pourra t on tolérer que l’erreur médicale soit en rapport avec un dysfonctionnement technique, une mauvaise transmission de données numériques ? Accepterons nous, humainement et professionnellement, les limites de ces outils pour nous dédouaner de notre responsabilité?

Pourra t on un jour répondre devant une demande d’un patient : « je ne vous soignerai pas car ma webcam est en panne, ou de mauvaise qualité », sans altération de notre serment ?

Un point également crucial est la préservation du secret avec son  corollaire la transmission des informations médicales et ainsi le partage du secret.
Aujourd’hui le secret médical concerne tout ce qui est vu, entendu et compris d’un patient par le médecin choisi. Ce secret est étendu à tous les collaborateurs médicaux qui ont, à un moment donné, été confrontés à ce secret et nul ne peut délier le médecin de ce secret, pas même le patient.
Avec la médiation technologique de la relation Médecin-Patient, il est évident que ce qui était hier protégé par l’intimité, ne le sera plus et donc qu’un risque de diffusion et d’échappement du secret médical est obligatoire
Oui, nous entendrons parler de codage, de cryptage en X Bit, rendant ainsi inaccessibles les données transmises. Mais tout code comprend une clé, tout code secret est un jour « craqué ». Pouvons nous tolérer qu’en utilisant ces outils technologiques notre secret puisse être exprimé , en dehors de notre responsabilité ?

L’espace créé et supposé restreint à l’outil technologique, entre le patient et le corps médical peut être source d’intrusion extérieure pour ne pas parler de piratage informatique ; les affaires récentes d’espionnage par certains services secrets témoignent de cette éventualité.
Peut on accepter ce risque et finalement se retrancher sur la malveillance d’autrui pour nous débarrasser de notre responsabilité de gardien du secret? « Ce serait les risques tolérables du métier » ?
Ainsi notre responsabilité serait diluée entre les malveillants, les fournisseurs d’accès internet , les transmetteurs numériques des données, les opérateurs téléphoniques , les récepteurs des données et les responsables des cryptages.
La déontologie devrait, de fait, supprimer le secret de ses prérogatives.
Avec cette technologie le secret n’est plus garantit, son utilisateur devrait pouvoir être délivré de cette obligation, avec une formule type : le médecin décline toute responsabilité dans l’usage qui est fait de ces données médicales « .
Est on prêt à cela ?
Le désirons nous?
Est ce nécessaire dans la modernisation continue, accélérée et nécessaire de notre pratique ?

Nous affirmons que le corps médical est le seul garant de la déontologie médicale et que seul le corps médical est légitime pour protéger l’humain y compris de lui-même.

En effet, un point cardinal de la déontologie médicale, l’autonomie, pose également un problème avec le développement de cette Médecine 2.0, rendant le savoir médical partagé, en particulier avec le patient.
Celui-ci peut ainsi développer des compétences d’auto diagnostic ce qui le rend également potentiellement co-acteur, décisionnaire éclairé, de son processus thérapeutique.
Cette influence, en venant percuter le savoir médical académique, modifie de fait, même si c’est à priori pour la bonne cause, l’autonomie du médecin dans ses choix diagnostiques et thérapeutiques. Quelle limite doit être installée permettant la responsabilité pleine et entière du corps médical?
Le médecin doit il être responsable pleinement d’un auto diagnostic erroné du patient, mais sans avoir réussi à le redresser, sans  avoir réussi à faire infléchir la conviction du patient qui n’en reste pas moins profane dans l’art médical ?
Une erreur diagnostique peut elle être partagée ?

L’obligation de moyens aux fins diagnostiques et thérapeutiques imposée au corps médical, se trouve bouleversée, au risque de « surdiagnostics » avec comme conséquences une inflation « thérapeutique »coûteuse, parfois inutile et peut être même préjudiciable.
Le principe de non malfaisance implique que le patient doit bénéficier d’un encadrement afin de ne pas subir la technologie. Là le Médecin retrouve son rôle et la relation singulière peut à nouveau s’exercer.

Les conditions de justice, autre point cardinal de la déontologie médicale, sont elles complètement remplies ?

Au moins posons nous toutes ces questions au préalable, avant de nous réveiller asservis à ces nouvelles technologies au détriment de l’humain et de notre responsabilité déontologique.
La déontologie 2.0 doit précéder la mise en place des outils et le temps presse, car la célérité des changements technologiques est exponentionnelle.
Ne soyons pas débordés par notre propre désir de toute puissance et d’omniscience en remettant en question notre cadre déontologique sans le rigidifier sur son intemporalité ni en l’atomisant sans persistance de sa cohérence interne, pour coller aux progrès technologiques.

2 réflexions au sujet de « Déontologie 2.0 »

  1. À toi grand patron d’assurance santé, les médecins t’ont entendu.

    Nous sommes les derniers gardiens de la déontologie face à la privatisation rampante que tu voudrais nous imposer:
    – constitution de réseaux de soins avec des médecins agréés tels des garagistes donnant lieu à des remboursements différenciés selon la complémentaire santé souscrite et l’acceptation ou non du devis par l’assureur, portant une atteinte grave à la liberté de choix de son praticien par le patient.
    – accès à nos dossiers médicaux pour transformer l’humain en une vulgaire statistique, outil de maîtrise de tes flux financiers, dans le mépris le plus total du secret professionnel.
    – contrainte des médecins à effectuer des soins de qualité différente selon le niveau de couverture de la complémentaire créant une médecine à vitesse variable selon les revenus de nos patients.

    Si le seul moyen que tu as trouvé, pour arriver à tes fins avec tes acolytes Caniard boîteux et Marifolle, c’est de généraliser le tiers-payant, je te conseille de revoir ton business-plan pour 2014.

    Mon cher G.S. , je n’ai qu’une seule chose à te dire: « rêve!! »

    • Je préciserais quand même que les données transmises sont censées être anonymisées …
      Par contre, ce transfert de données entre assurance maladie et organismes complémentaires dans le cadre de la généralisation du TP a pour objectif d’optimiser la gestion du risque santé et de fait permettra très probablement, et entre autres, de définir des profils de dépenses type par affection, par type de patient, par type de prescripteurs, …
      La mise en perspective de ce transfert de données avec une médecine de parcours « de soins », dont le médecin généraliste serait non seulement le coordonnateur mais également tenu pour l’initiateur et responsable des dépenses engagées, et la définition de l’ « efficience », en quelque sorte un rapport coût/efficacité, comme un nouvel objectif de santé publique (rapport CORDIER) laisse effectivement présager d’un contrôle comptable et d’une rémunération forfaitaire sur objectifs …
      La PLFSS dans son article 45 prévoit bien en effet d’user des contrats « responsables » comme d’un régulateur de pratiques tarifaires qualifiées « d’excessives ou abusives » dès lors que les tarifs pratiqués ne seraient pas ceux du barème de prise en charge tel que défini par les assureurs (sécurité sociale et complémentaires, par voie de décret) …

      Oui, la déontologie, les principes même qui régissent notre exercice sont ici mis à mal, niés, au seul profit d’une gestion de risque se devant d’être visiblement lucrative …

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