2016, une année historique ?

L’année 2015 a vécu, les principes de la médecine dite libérale également pour certains.

Ce millésime funeste aura été celui de la rupture consommée entre le ministère de la santé et les professionnels de santé.

Né sous les auspices d’une stratégie nationale de santé portée aux nues pour répondre aux difficultés d’accès aux soins, à la désertification médicale, au double enjeu d’une prévalence croissante des pathologies chroniques et du vieillissement de la population, dans un contexte économique non seulement contraint, mais menaçant mécaniquement les fondements même de l’assurance maladie et de la protection sociale issus des ordonnances de 1945, 2015 vit les relations entre ces derniers atteindre le paroxysme d’un conflit sans précédent. La présentation du projet de loi santé en juin 2014, puis du texte validé en conseil des ministres en octobre, le texte proposé puis voté en avril 2015 en première lecture, largement (suffisamment ?) amendé lors de sa première lecture au Sénat en septembre, la loi finalement adoptée en seconde lecture le 17 décembre 2015 ont constitué les principales étapes d’un processus législatif émaillé de l’expression constante de l’opposition des professionnels de santé.

Cette dernière vit émerger :

  • Coordinations 20150911les coordinations locales, réunissant plus de 75% des médecins généralistes et spécialistes de bassins de vie voire de départements entiers,
  • la naissance du Mouvement Pour La Santé de Tous (réunissant plus d’une quarantaine d’organisations représentatives de pratiquement toutes les professions de santé, à l’exception notable des pharmaciens),img_0299_2
  • le rassemblement de médecins, juniors comme séniors, infirmiers, kinés, dentistes, l’ensemble des syndicats médicaux, la FHP lors d’une manifestation « monstre » le 15 mars à Paris,

MST71 Mercurey

  • des actions répétées d’information et de sensibilisation du grand public jusque la Marche de la Santé Pour Tous du collectif MST-71 (Ma Santé, j’y Tiens ! – Saône-et-Loire) entre Chalon sur Saône et Château Chinon,
  • puis l’opération coup de semonce la première semaine d’octobre (confirmant une mobilisation toujours plus ferme).

CTtrbW8WcAEULxkLe Vendredi 13 Novembre inaugurait un mouvement sans précédent au regard des convois convergeant vers la Capitale, stoppé net par la barbarie. Ce funeste vendredi 13 qui aura permis, s’il en était besoin, encore une fois, de révéler les valeurs, la valeur, des professionnels de santé de France, leur responsabilité, leur dévouement, leur disponibilité, leur abnégation, leur conscience.

Ce processus législatif fut également accompagné d’un Conseil National de l’Ordre des Médecins prenant toute sa responsabilité dans la défense d’une déontologie bafouée par les mesures proposées.

2015-10-06-Marisol-Touraine-Mon-corps-mappartientA cette mobilisation de professionnels de terrain, de leurs structures représentatives, académiques, ordinales, syndicales, les réponses gouvernementales relevaient encore et toujours d’un mépris et d’un cynisme inégalés : convocation en urgence de pseudo groupes de travail aussi illusoires que stériles, annonce d’une « conférence de santé » pour « renouer le dialogue » APRES le vote et l’adoption de la loi dite de « modernisation » du système de santé, poursuite d’une communication aussi approximative que caricaturale déguisant les réels enjeux sous les oripeaux d’un supposé bien collectif. La promotion publique du tatouage temporaire (et de circonstance prosélyte) façon Malabar®, le galbe bicipital en moins, en faveur du droit à l’avortement en est probablement l’exemple le plus affligeant de cette année écoulée.

Car une loi n’est rien d’autre, hors son contexte, qu’un texte figeant des règles pour l’harmonie d’une vie en société. Et l’on peut questionner le modèle de société, pour le moins, le modèle de relation de soin que cette loi propose dans son contexte.

Le contexte législatif est riche, entre un Avenant 8 validant une prise en charge différenciée des soins selon le statut conventionnel de celui qui les pratique, à cotisation égale ; un Accord National interprofessionnel instaurant « la complémentaire santé pour tous » basée sur les contrats dits « responsables » ; la réforme de ces dits contrats « responsables » réduisant à la portion congrue le panier de soins des Français, leur liberté de choix de leur assurance santé complémentaire, tout en en rendant l’ensemble des cotisations imposables ; la loi Le Roux autorisant les réseaux de soins pour les actes pris en charge de façon minoritaire par l’assurance maladie. Replacée dans ce contexte, la volonté du législateur paraît être la promotion d’une régulation, d’un contrôle des pratiques et des comportements.

Contrôle des pratiques par la mise en place de référentiels par la seule Haute Autorité de Santé, par la promotion d’un exercice regroupé au sein de maisons pluridisciplinaires dont les contraintes organisationnelles en elles-mêmes paraissent devoir justifier une délégation de tâches – et donc de responsabilité – sous le seul angle technocratique sans aucune concertation avec les professionnels concernés, par la mise en place de contraintes aussi économiques qu’idéologiques comme en témoignent par exemple la notion de « bénéfice raisonnable », la dégressivité tarifaire du PLFSS 2015, le conditionnement du maintien, du renouvellement ou de l’octroi d’autorisations administratives à certaines activités comme les urgences.

Contrôle des comportements par les conditions d’accès et de bénéfice pour les patients à une généralisation du tiers-payant par l’acceptation de toute substitution générique, du prélèvement des franchises directement sur le compte courant, sans que les modalités tant de cette dispense généralisée et intégrale de l’avance de frais ou de prélèvement des dites franchises ne soient définies.

De cette perspective de la relation de soins, déniant l’indépendance professionnelle et dénaturant ipso facto la responsabilité même des professionnels de santé au premier rang desquels les prescripteurs que sont les médecins, aliénant la liberté de choix des patients, assurant la promotion d’une relation standardisée, normée, tayloriste voire stakhanoviste de la relation de soin, c’est une société en souffrance, tourmentée qui se voit offrir par son gouvernement une approche relevant tant du monde orwellien de 1984, pour le « meilleur des mondes » de Huxley.

Cette vision peut être illustrée par le seul fait qu’une loi dite de « modernisation » du système de santé n’aborde non pas l’ensemble de ses composantes, notamment de gouvernance (si ce n’est pour en accroitre encore plus les pouvoirs), mais quasi exclusivement « l’efficience du système de soins ».

Cette vision peut être corroborée par les Santeclair Chir Ortho réseauxcommunications contemporaines sur le big-data et les données de santé, le trans-humanisme et la médecine prédictive, les possibilités de la génétique considérées sous le seul angle financier, économique voire commercial (offensive des GAFA par exemple), ou, plus concrètement à ce jour, l’offensive de plateforme comme Santéclair pour la création de réseaux de chirurgie orthopédique.

Nous sommes ici bien loin de l’humanisme sensé alimenter les qualités princeps de l’art médical et de son exercice.

Pouvons-nous en conscience jeter la pierre aux seuls politiques dans cette situation ?

Ne sommes-nous pas arrivés à cette situation aussi par l’abandon, l’ignorance ou le désintérêt de la profession, de nos professions médicales et paramédicales pour ces aspects pourtant si fondamentaux de notre art de soignant ? L’étude de la vie conventionnelle récente nous incite à poser ces questions qui dérangent mais demeurent malheureusement sans réponse depuis plusieurs décennies. Le morcellement syndical et l’incapacité de réunir l’ensemble des sensibilités autour d’une même table pour un travail constructif en sont probablement à la fois la conséquence et la cause.

Est-il licite, compréhensible, raisonnable, logique, cohérent que la représentativité de la profession médicale demeure dans sa bicéphalie entre une dimension ordinale d’une part, syndicale d’autre part, chacune jalouse de son pré carré ? Peut-on légitimement et en conscience affirmer pouvoir défendre une profession en distinguant ses aspects organisationnels de ses valeurs essentielles (au sens étymologique du terme) ? Cette schizophrénie pourrait expliquer que dans une situation de profonde et complète remise en cause des fondements bimillénaires de la relation de soins, l’axe de défense ne soit que sous un angle quasi exclusif pécuniaire, de revalorisation tarifaire, relevant de considérations corporatistes et matérielles bien loin des dimensions éthiques et déontologiques du débat ouvert.

Je partage pleinement l’analyse d’Eric Favereau, publiée dans Libération en date du 22 décembre 2014 (http://www.liberation.fr/societe/2014/12/22/l-etat-et-les-medecins-se-cherchent-le-pouls_1169025) :

« Le monde de la santé souffre d’un manque d’interlocuteurs solides. Les syndicats de médecins sont enfermés dans des logiques de position d’un autre temps et représentent peu les nouvelles générations. L’impasse est donc réelle. »

Je fais le vœu que 2016 puisse être l’année de l’émergence d’une réelle représentativité de la profession dans toutes ses dimensions (ordinales et syndicales), dans toutes ses sensibilités, représentativité au-delà du jeu de postures et à la hauteur de nos valeurs, de notre valeur.

Je fais le vœu que les médecins, comme l’ensemble des professionnels de santé, retrouvent leur juste place dans le débat, dans la société, dans l’évolution d’un système de santé qui ne doit être une fin en soi mais bien être au service de nos patients, dans le respect des valeurs essentielles que nous leur devons : indépendance, liberté de choix, secret médical.

Je fais le vœu que nous puissions alors encourager les jeunes à nous suivre dans ces voies professionnelles, que nous puissions leur garantir une médecine en progrès constant fidèle à ses valeurs.

En cette aube de 2016, je fais le vœu que nous restions tous fidèles à notre engagement, à notre serment et, qu’à ce titre, nous trouvions tous la force et l’énergie de nous investir réellement dans l’avenir de notre profession, en prenant chacun nos responsabilités dans les débats ouverts ou à venir. Rappelons nous qu’un syndicat n’est que le mandataire de chacun de ses adhérents et électeurs.

En cette aube de 2016, je fais le vœu d’une confraternité ayant recouvré ses statuts, ses valeurs, ses principes au profit de nos patients et de nos concitoyens.

En cette aube de 2016, à la veille de la constitution des URPS nouvellement élue, à la veille de négociations conventionnelles, je fais le vœu que nous puissions proposer et construire, ensemble, l’avenir de la santé des français et de nos exercices dans le respect sans cesse réaffirmé de ces valeurs.

Il en va de notre responsabilité, il en va de notre respectabilité.

Bien confraternellement et amicalement,

Dr Eric Blondet

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